Chapitre I
l'extrait fourni ici recoupe les pages 16-33 de ma thèse de doctorat, De la précieuse en idée à la Pretieuse en livre: stratégies narratives dans la Pretieuse(1656-1658)  de Michel de Pure  (1996)
pour les termes-clé suivez les liens indiqués:
 satire
 réalisme
oeuvre ouverte
 anti-roman
 titres de roman
la Pretieuse et la critique - état de la question


Le roman de l'abbé de Pure a fait l'objet de critiques très diverses. Au cours de ce chapitre, je ferai une revue de la critique en deux temps. D'abord, au niveau global de la classification du texte, un rapprochement entre la Pretieuse et deux autres romans de l'époque permettra de passer en revue un certain vocabulaire critique qu'on a déjà utilisé ou qu'on pourrait utiliser pour décrire le roman de l'abbé de Pure. Ensuite, je verrai de plus près ce que la critique pense de la Pretieuse en particulier. Le chapitre se terminera par des précisions d'ordre méthodologique. Je mettrai en place des éléments de la terminologie qui gouverneront la suite du travail et donnerai une première esquisse de la structure narratologique du texte.

A. Tentative de classification de la Pretieuse

L'on se rend compte de la complexité de ce texte lorsqu'on essaie d'y appliquer les grilles établies par divers critiques. Pour ce faire de façon cohérente, il faut passer en revue la terminologie critique et distinguer entre des termes tels romans héroïque, nouveau, parodique, burlesque, satirique, réaliste, comique, oeuvre ouverte et anti-roman. Il est certain à mon avis que la Pretieuse se rapproche beaucoup plus des romans que j'appelle de façon provisoire non canoniques, tels le Roman comique (1651-57) et le Roman bourgeois (1666) que des romans héroïco-sentimentaux canoniques de la première moitié du siècle.(1) En dépit de leur apparente hétérogénéité, ces trois textes, qui paraissent tous entre 1651 et 1666, tournent autour d'une même problématique: la place du narrateur d'abord dans le récit et ensuite dans la discussion méta-littéraire. Hautement conscients de leur statut de texte fictif, ces trois romans se démarquent donc nettement des romans héroïques et on aimerait bien pouvoir les regrouper dans une même catégorie. Si une analyse trop poussée des points de contact entre ces trois textes dépasse les limites de la présente étude, une série de distinctions binaires permet tout de même d'examiner les combinaisons possibles et de montrer l'insuffisance des catégories. Le rapprochement entre le Romant comique et le Roman bourgeois (à l'exclusion de la Pretieuse), a souvent été fait, tant au XVIIe comme roman comique ou parodique qu'aujourd'hui comme anti-roman. Cependant, la Pretieuse et le Roman bourgeois pourraient facilement être qualifiés d'oeuvres ouvertes, appellation qui serait probablement refusée au Romant comique. Finalement, quant à la structure narratologique (notamment le nombre et la disposition des récits métadiégétiques) dans l'économie des romans, le Romant comique se rapproche beaucoup plus de la Pretieuse que du Roman bourgeois.

Pour rendre compte des problèmes de classification, prenons comme point de départ les catégories d'Henri Coulet, qui ne permettent justement aucun rapprochement entre ces textes. Il ne tranche pas dans le cas de la Pretieuse mais examinons le texte à la lumière de sa distinction entre romans héroïques et nouveaux:

Le roman héroïque était un poème; le roman nouveau est une histoire; l'un s'astreignait à des règles, l'autre ne connaît d'autres règles que celles de la vraisemblance et de la bienséance; l'un racontait les hauts faits de personnages illustres, l'autre raconte «les actions particulières de personnes privées ou considérées dans un estat privé» (abbé de Charnes); l'un emmêlait des intrigues compliquées et faisait agir de nombreux personnages, l'autre déroule une intrigue simple entre trois ou quatre personnages seulement; l'un recourait à des artifices d'exposition, début en pleine action, explications retrospectives, récits de confidents, interruptions du fil de l'intrigue, l'autre offre une narration linéaire, continue, selon l'ordre chronologique, sans digressions, sans intermédiaire de confidents; l'un entassait les aventures extraordinaires, dans lesquelles le hasard intervenait sans cesse, l'autre ne sort pas des circonstances simples, des événements quotidiens à l'enchaînement naturel; l'un voulait étonner par des caractères excessifs, l'autre peint le coeur humain et sacrifie tout à la vérité de cette peinture, qui est son but principal; enfin l'un était long, l'autre est court. (1991, 210)

Le roman héroïque tel que présenté ici semble hériter de la conception du roman comme "épopée en prose." Un peu plus loin, Coulet précise le rapport entre les personnages et l'histoire:

[...] on ne choisit plus les personnages parmi les figures les plus illustres d'une histoire lointaine; on place l'action à une époque assez rapprochée, sous les derniers Valois, sous Henri IV, parfois même pendant la minorité ou les premières années de règne de Louis XIV; [...] (1991, 212).

S'il semble classer la Pretieuse parmi les "romans nouveaux",(2) lorsqu'on évalue ce texte à la lumière de sa définition, l'on s'aperçoit cependant qu'il participe à la fois des deux concepts du roman. L'action a lieu à une époque on ne peut plus contemporaine. L'intrigue, pour mince qu'elle soit, n'est surtout pas compliquée et ne dépend pas des coups de hasard invraisemblables - il n'y a ni confidents, ni personnages illustres, ni aventures extraordinaires - ce qui tendrait à faire classer le texte parmi les romans nouveaux. Par contre, la narration linéaire se trouve tout de même interrompue par de nombreux récits intercalés, le nombre de personnages est très élevé (plus de 70) et le texte est très long (plus de 2000 pages dans l'édition du XVIIe siècle, 733 dans celle d'Emile Magne), ce qui ferait pencher la balance du côté du roman héroïque. Dans l'histoire de la littérature que trace Coulet, on peut noter aussi que si on continue à lire des romans héroïques en 1656-1658, la source de ces romans est en train de se tarir - il ne s'en écrira plus de conséquent après la Clélie de Madeleine de Scudéry, commencée en 1654 et terminée en 1660.(3) De l'avis de Coulet, le texte de transition entre les romans héroïque et nouveau est les Nouvelles françoises de Segrais en 1657 et donc tout à fait contemporain de notre texte. Le fait que les catégories de Coulet ne permettent pas de trancher dans le cas de notre texte indique à mon avis qu'il se trouve lui aussi à la charnière de deux conceptions du roman. Jean Serroy, pour sa part, relie explicitement les deux textes.(4) Texte de transition autant sinon plus que celui de Segrais, la Pretieuse se situe dans l'inclassable, ce qui ne répond pas à la norme. Les lieux de bifurcation étant les lieux de l'indécidable, l'embarras du classement de Coulet souligne implicitement l'intérêt théorique du roman de l'abbé de Pure.(5)

La chronologie intéressante mais peut-être un peu trop rigide de Coulet l'oblige à faire une distinction un peu superflue entre le Romant comique et le Roman bourgeois. Le Roman comique serait un roman comique et parodique de l'âge baroque (183, 202-207) tandis que le Roman bourgeois serait un roman comique et réaliste de l'âge classique (273-278) mais qu'il considère une oeuvre "à classer à part" (273), façon à mon avis de soustraire ce texte de la période "classique". Toutefois, s'il est assez difficile de dégager avec une grande précision des notions très claires de ce qu'il entend par les termes comique, réaliste et parodique, il est significatif que terme "comique", dont je préciserai toute la portée ci-dessous, s'applique aux deux textes. De surcroît, dans sa discussion du Roman comique, il parle du "réalisme comique", ce qui rapprocherait encore plus les deux textes.

Malgré ce qu'en dit Ian Richmond, qui emploie un sens très général du terme (conforme à l'acception du XVIIe siècle), la Pretieuse n'est pas une parodie. Pour Richmond, qui ne définit pas explicitement le terme, un texte parodique emprunterait le style, les techniques, le ton et le contenu d'un autre texte pour le tourner en ridicule (1977, 106-107). Pour opposer la Pretieuse au roman galant,(6) il évoque les conversations métalittéraires des personnages D1 sur le roman en général, ainsi que sur son style et son contenu (102-105). Au niveau du style, il mentionne la technique des "récits à tiroir" comme étant particulièrement développée dans la quatrième partie du roman (ce qui n'est pas tellement le cas -la P3L2C1 est encore plus complexe de ce point de vue)(7) et appelle "l'Histoire de Didascalie" une "espèce de petit roman galant" (106) qui serait une parodie du roman galant. Son analyse ne me semble pas très probante, en partie puisqu'il ne distingue pas assez clairement entre cette histoire et "le Roman de la Pretieuse" (dont on parle tout au long du roman encadrant). Je ne vois pas assez de différences entre cette quatrième partie et le reste du texte pour parler de parodie plus dans le premier cas que dans le second.

Pour être juste envers Richmond, ses remarques sur la parodie ne sont pas au coeur de sa réflexion sur le roman. Il considère que cette parodie n'a qu'une importance secondaire dans le roman mais qu'elle est beaucoup plus prononcée dans l'Epigone, roman inachevé anonyme de 1659 attribué par Richmond à l'abbé de Pure (112).(8) Toutefois, les éléments qui seraient parodiés dans l'Epigone se distinguent si nettement de ceux de la Pretieuse qu'on se demande si effectivement on peut constater des ressemblances dans les techniques utilisées dans ces deux textes.

Gérard Genette se penche sur la question épineuse de la distinction entre les divers genres parodiques ou satiriques dans Palimpsestes (1982). Il distingue de façon très nette entre parodie, burlesque, genres nobles, et genres comiques avec une grille contrastant sujet/style noble/vulgaire (1982, 29-30). Pour lui, dans les genres nobles et comiques, il y a convenance dans le registre employé (c'est-à-dire sujet et style nobles pour les genres nobles et sujet et style vulgaires pour les genres comiques). Par contre, la parodie et le travestissement burlesque mélangent les registres. La parodie (exemple de Genette, 30, le Chapelain décoiffé, oeuvre collective de 1664 attribuée à Corneille et Racine entre autres) présente un sujet vulgaire avec un style noble tandis que le travestissement burlesque (exemple de Genette, 31, le Virgile travesti de Scarron) présente un sujet noble avec un style vulgaire. Les personnages féminins de la Pretieuse se nourrissent des romans sentimentaux (en particulier il est vrai de ceux de Madeleine de Scudéry) et les mentionnent de façon méliorative - jugement positif qui n'est pas à mon avis démenti par d'autres voix dans le texte (personnages masculins, narrateur ED). Par contre, le Roman bourgeois et le Roman comique parodient explicitement les grands romans de l'époque.(9) En outre, le début du Roman bourgeois, avec la transposition du début de l'Enéide de Virgile et la description de la Place Maubert participe aussi au travestissement burlesque.

Noémi Hepp hésite entre roman satirique ou réaliste dans le rapprochement intéressant qu'elle établit entre Francion, le Roman bourgeois, le Roman comique et la Pretieuse. Si elle ne s'attarde pas sur les distinctions théoriques, son hésitation témoigne à mon avis d'un certain malaise devant les classifications (1977, 565). Le terme satire, qu'on utilisait au XVIIe siècle, manque de précision et se distingue mal de la parodie et du burlesque.(10) La satire qu'on peut décéler dans les textes en question porte sur des objets différents. Si on peut parler d'une satire à la fois de la société bourgeoise et de la littérature dans le Roman bourgeois, et de la littérature dans le Roman comique, je vois dans la Pretieuse, à la limite, une satire sociale sans satire littéraire. Il y a une réflexion assez développée sur ce qu'est la littérature, mais je n'y vois pas d'éléments satiriques très poussés.
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Le terme réalismeme semble anachronique, si on entend réalisme au sens strict du XIXe siècle à la (Honoré de) Balzac ou Flaubert.(11) Le foisonnement de niveaux narratifs, qui attire l'attention du lecteur sur le texte en tant que texte, va à l'encontre du réalisme et la conscience qu'a le narrateur de son rôle détruit l'illusion réaliste. En dépit de quelques détails sociologiques (le jour de réception, les types de précieuses etc.) relevés par Antoine Adam (Histoire II, 157), la Pretieuse semble beaucoup moins précise (et peut-être moins exagérée) en tant que document que la Nouvelle Histoire du temps ou relation du Royaume de Coquetterie de l'abbé d'Aubignac ou les Précieuses ridicules de Molière.(12) On est bien loin du Grand Cyrus, épinglé par la célèbre remarque de Scarron comme "le livre du monde le mieux meublé".(13)
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Par sa structure et son dénouement, la Pretieuse est ce qu'Umberto Eco appelle une oeuvre ouverte, ce qui sert à la distinguer des romans "baroques" du début du siècle qui, eux, seraient fermés (1965). Pour Eco, les oeuvres ouvertes évitent de clore l'intrigue romanesque, mettent en cause la linéarité du récit et sont auto-réflexives. Ceci semble tout à fait évident dans les dernières phrases du roman, où on parle du roman encadré:

Mais encor, dit Sophronisbe (pour interrompre ce discours qui pouuoit s'échauffer) comment conclut-il son Roman? [...]

(Sauf le respect deu à qui il appartient, dit-il, et sur tout à la Loy salique) il ne faut point de conclusion a ce Roman; comme les Rois ne meurent point en France, la PRETIEVSE ne doit point auoir de fin. (II, 340)

Le texte n'est pas linéaire et il n'y a presque pas d'intrigue à clore. Le dénouement qu'on pourrait considérer doublement ouvert trouve un homologue (moins cependant la réflexion méta-littéraire) dans le Roman bourgeois où deux récits (celui du chien fée et du lièvre fée de même que celui de Collantine et de Charroselles) ne sont pas bouclés et se poursuivent au-delà des bornes du texte. Toutefois, le Roman comique, dont l'inachèvement est un accident historique (la mort de Scarron) plutôt qu'un choix littéraire, serait une oeuvre fermée.
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Bien qu'il contienne des réflexions intéressantes sur la difficulté voire l'impossibilité d'écrire un roman à l'époque, la Pretieuse n'est pas non plus un anti-roman, au moins pas dans le sens où l'entend Richard Hodgson (1982) ou Gérard Genette (1982). Le "roman conventionnel" de Hodgson correspond d'assez près au roman héroïque de Coulet.(14) Selon Hodgson, les anti-romans (dont le Roman comique et le Roman bourgeois) parodient systématiquement les excès et les absurdités de ces romans, qui sont nommés expressément dans les textes parodiques. Cependant, le narrateur extradiégétique joue un rôle beaucoup plus actif dans les romans étudiés par Hodgson (Le Berger extravagant ou l'Anti-roman, le Roman comique, le Roman bourgeois et Jacques le fataliste) que dans la Pretieuse où le narrateur reste très discret. En outre, comme nous venons de le voir ci-dessus, il n'y a pas de textes parodiés.(15) Je crois cependant qu'à la fin de cette étude on pourra revoir cette question de l'anti-roman à la lumière du genre de roman précieux que je proposerai.
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    Pour clore cette réflexion préliminaire sur les rapprochements potentiels avec d'autres textes de l'époque, attardons-nous sur le titre. Le mot roman utilisé dans le titre de la quatrième partie, le Roman de la Pretieuse (mais qui n'est pas utilisé pour l'ensemble du texte), tend-il à ranger toute la Pretieuse avec le Roman bourgeois et le Romant comique parmi les oeuvres satiriques?(16) A feuilleter les index de Coulet (1991, 541-548) et de Serroy (1981, 744-749), l'emploi du mot roman semble assez rare et réservé à des textes parodiques ou satiriques (surtout dans les années 1620, 1650 et 1660) qui se classent parmi les textes comiques, à la réserve qu'on restitue au terme comique le sens large qu'il comportait au XVIIe siècle non pas de drôle mais de bas ou de non-sérieux. Pour la prose, comique est pratiquement une notion négative et désigne tout ce qu'on ne sait pas classer, tout ce qui est ou qui se veut hors-norme.(17) A ce moment-là, comique comprend tout ce qui n'est pas noble, c'est-à-dire dans le schéma de Genette, les genres comiques, la parodie et le travestissement burlesque. Ces deux derniers termes, comme on vient de le voir ci-dessus, insistent sur le mélange des registres.
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Les romans comiques ou satiriques s'opposent aux grands romans "sérieux" héroïco-sentimentaux à personnages nobles (et donc sérieux dans l'esthétique classique) et action noble. S'il n'y a qu'un seul Romant comique, il semble y avoir deux noyaux de textes comprenant les mots roman ou comique dans leur titre: 1623-1634 et 1651-1666. Sorel va de l'Histoire comique de Francion (1623) au Berger extravagant (1627-28), qui deviendra l'Anti-roman dans l'édition de 1633. Entre ces deux dates, paraissent le Romant satyrique de Jean de Lannel en 1624, le Romant des romans de Du Verdier en 1626, et La Chrysolite ou le secret des romans d'André Mareschal en 1627. Le mot plus neutre Histoire de Sorel est complété par l'adjectif comique. Relevons aussi que le titre de Première journée (1623) de Théophile de Viau devient Fragmens d'une histoire comique dans l'édition posthume de 1632.

Pour la période plus tardive, on voit le Roman comique (1651-57), dont le titre pourrait être considéré un oxymore par rapport au roman traditionnel - l'oxymore étant très répandu dans les titres comiques.(18) De même le titre du Roman bourgeois (1666), et qui a comme sous-titre Ouvrage comique, est considéré un oxymore par bien des critiques. Maurice Lever, entre autres, dans le Roman français au XVIIe siècle (1981), fait remarquer: "Ce titre en forme d'antithèse porte les couleurs de la satire. Qu'y a-t-il de plus éloigné de l'univers romanesque [du roman héroïque] que la notion de bourgeoisie?" (158). Pour revenir au texte de l'abbé de Pure, on pourrait tout aussi bien substituer ici le mot préciosité à celui de bourgeoisie - la préciosité proprement dite n'est peut-être pas suffisante comme sujet romanesque. Dans cette optique, le titre le Roman de la Pretieuse marginalise-t-il doublement le texte dans lequel il s'insère, d'abord au niveau de la forme et ensuite au niveau du contenu, et ceci surtout en 1658? Une isotopie se dessine d'où sortirait le genre "roman comique", genre en train de se constituer.

Serroy, dans le sous-titre de son livre, propose le terme histoire comique, terme plus général que je restreindrai - l'inclusion du mot roman étant essentiel pour le phénomène dont je parle. Serroy commente tout de même le titre du Roman comique un peu dans le sens où je l'entends: "En devenant «roman», l'Histoire comique se fond dans une vision plus large du romanesque." (1981, 520)(19)

Or, toute réflexion faite, je n'arrive pas à classer la Pretieuse de façon satisfaisante avec les deux autres textes. Le terme roman comique s'avère peut-être le moins gênant parmi ceux proposés pour rendre compte de l'ensemble des trois textes choisis. Une autre possibilité serait de les classer dans une nouvelle catégorie toute négative mais qui correspond d'assez près à roman comique, le roman non canonique (c'est-à-dire tout ce qui n'est pas roman héroïco-sentimental), ce qui n'est pas vraiment un genre en tant que tel. Cette catégorie un peu fourre-tout permet tout de même de rendre compte de l'altérité de ces romans par rapport aux romans héroïques. Sylvie Romanowski (1977), sans proposer de rapprochements particuliers, voit elle aussi la Pretieuse comme l'autre du roman traditionnel.(20)

A mon avis, il faut renoncer, au moins de façon provisoire, à cette tentative de rapprochement et considérer la Pretieuse soit une oeuvre singulière soit, ce qui est légèrement différent, l'unique membre d'un nouveau genre, le roman précieux, qui ne peut avoir qu'une seule occurrence. La réponse à ce dilemme ne pourra venir qu'au terme de ce travail une fois que j'aurai examiné la matière de chacun des chapitres que je me suis proposé. Il s'agit alors d'étudier le lien entre préciosité (telle que représentée dans le texte) et genre romanesque, surtout dans "le Roman de la Pretieuse", et de voir à quel point l'ensemble de la Pretieuse est "contaminé" par cette association.

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B. La critique et la Pretieuse

    Si la Pretieuse posait des problèmes de classification, il en est de même pour les analyses plus détaillées, et le livre de l'abbé de Pure a fait l'objet de critiques très variées. A cause de la présence très marquée de personnages féminins et des discussions poussées sur la situation de la femme, il était naturel que les critiques féministes (surtout nord-américaines) s'intéressent au texte, et bon nombre d'autres études, sans pour autant adopter une perspective féministe, se penchent sur la représentation de la femme. Je pense qu'on peut ranger sans controverse parmi les lectures féministes de ce texte celles de Backer, Lougee, Romanowski, Stanton, François, Carlin et Timmermans. Parmi les études non féministes les plus influentes, il y a celles de Richmond, Pelous, Hourcade, Maclean et Duchêne. Toutefois, il n'y a pas plus d'accord entre les critiques féministes au sujet de ce livre qu'il n'y en a entre les non féministes. Chez les féministes, par exemple, Backer, Lougee, Romanowski et François considèrent le texte un texte féministe, avis vivement contesté par Stanton, Carlin et la plupart des non féministes. Une autre dichotomie critique, peut-être plus fructueuse pour mon propos, se dessine entre analyses socio-historiques (qui cherchent surtout dans le texte une confirmation de ce qui se trouve dans la société de l'époque) et analyses textuelles (basées sur le texte en tant que texte littéraire et qui cherchent à décéler les stratégies discursives du texte), sans que la distinction soit toujours aussi nette dans la pratique que dans la théorie - certains articles étant un peu à cheval entre les deux tendances. A ce propos, les analyses à tendance plus textuelle, telles celles de Romanowski, Hourcade, Maclean et Carlin, sont nettement minoritaires et on n'y compte aucun livre. Il faut aussi mentionner que ces articles sont aussi parmi les plus récents, reflétant peut-être l'évolution de la critique en général. Il n'en reste pas moins que les études socio-historiques, beaucoup plus nombreuses, contiennent elles aussi des observations très fines sur le texte et ouvrent des pistes que je poursuivrai au cours de cette thèse. Je commencerai d'ailleurs mon étude des critiques avec ces derniers, en regardant en particulier les livres.
 


1. Comme exemple du roman héroïco-sentimental, je pense à des textes tels l'Astrée ou Polexandre dans les années 1610 et 1620 ou pour la période plus tardive, des romans de Madeleine de Scudéry des années 1650, la Clélie et le Grand Cyrus.

2. "L'esthétique du roman nouveau, qui ne s'appelle pas roman mais histoire ou nouvelle, [...] fut élaborée par les romanciers eux-mêmes et par le public. On la trouve d'abord dans les oeuvres, où elle est mise en pratique; ensuite dans quelques préfaces, moins nombreuses et moins importantes qu'à l'époque précédente; dans les conversations des Nouvelles françoises par Segrais (1657), de La Prétieuse par l'abbé de Pure, [...]" (I, 209).

3. La Calprenède termine le douzième et dernier tome de sa Cléopâtre en 1658 et continue avec Faramond, que la mort (en 1663) l'empêche de terminer. Coulet n'en rend pas compte dans son étude mais estime que le roman héroïque est déjà passé de mode en 1660 (1991, I, 181-182).

4. Serroy note: "Ce romanesque long, volontiers redondant et monotone qui ne craint jamais les invraisemblances, se voit opposer des aspirations nouvelles, proposant face à cet univers de la bravoure, de la grandeur et de l'exaltation un romanesque plus tempéré, faisant place davantage aux réalités simples. C'est dans cette perspective que l'abbé de Pure présente, en 1656-58, les discussions sur roman héroïque et roman galant qui accompagne la lecture, au coeur d'un cercle de précieuses, du Roman de la Prétieuse; et c'est plus nettement encore, en 1657, que Segrais choisit de faire de la problématique romanesque le sujet même de ses Nouvelles françaises." (1993, 461)

5. Cette terminologie: bifurcation, indécidable et inclassable, m'a été suggérée dans une conversation par Max Vernet.

6. Si cette délimitation me semble un peu artificielle (voir 105, n.13 pour la distinction qu'il établit avec les romans pastoraux et sentimentaux de la première partie du siècle), toujours est-il que le terme roman galant figure à l'intérieur de la Pretieuse par rapport au roman encadré (II,223). Toutefois, dans ce contexte, le terme n'est peut-être pas envisagé en tant que genre.

7. Mon appendice I, "Schéma des récits", détaille la structure narrative du roman.

8. Les parallèles qu'il établit entre Epigone et le Grand Cyrus (112-113) au niveau du contenu (plutôt que du style), font appel à des topoï non exclusifs aux deux textes mais présents dans l'ensemble des romans héroïco-sentimentaux du XVIIe siècle depuis l'Astrée (début in medias res, séparation des amants, coïncidences invraisemblables, identités feintes ou cachées, etc.), ce qui rend la distinction du roman galant difficile à soutenir. Sur l'attribution d'Epigone à l'abbé de Pure, voir aussi son article "Deux oeuvres rendues à l'abbé de Pure" (1977a).

9. Furetière raille contre les auteurs "moins sincère[s]" (le Roman bourgeois in Romanciers du XVIIe siècle, 904) et se moque des romans qui se terminent par le mariage (917). En plus, il fait lire l'Astrée et d'autres romans sentimentaux à un de ses personnages qui devient "la plus grande causeuse et la plus coquette fille du quartier." (1007) Scarron critique les "faiseurs de Romans" (le Roman comique inRomanciers, 555) et nomme explicitement le Polexandre de Gomberville et l'Illustre bassa et le Grand Cyrus de Madeleine de Scudéry (559). Sauf indication contraire, toutes les citations des romans de Furetière et de Scarron proviendront de cette édition.

10. D'après le Dictionnaire de Furetière, le terme burlesque est le plus précis des trois et a le même sens de mélange (sujet noble, style bas) que chez Genette : Burlesque: "Plaisant, gaillard, tirant sur le ridicule. [...] On appelle aussi en prose le stile burlesque, celuy où on employe des mots qui se disent par pure plaisanterie, et qu'on ne souffre point dans le serieux." La parodie se rapproche de très près du burlesque, mais est moins précise du côté du langage. Parodie: "Plaisanterie poëtique qui consiste à tourner quelques ouvrages serieux en burlesque, et en affectant d'observer autant qu'il est possible les mêmes rimes, paroles, ou cadences." La satire est la moins précise des trois - "Satire, est aussi une espece de Poëme inventé pour corriger et reprendre les moeurs corrompuës des hommes, ou critiquer les meschants ouvrages tantost en termes picquants, tantost avec des railleries." Cette acception de satire recoupe la parodie, le travestissement burlesque et même les genres comiques dans le schéma de Genette.

11.  Philippe Hamon énumère les présupposés du réalisme :

"1. le monde est riche, divers, discontinu, etc.,
2. je peux transmettre une information au sujet de ce monde;
3. la langue peut copier le réel;
4. la langue est seconde par rapport au réel (elle l'exprime, elle ne le crée pas, elle lui est «extérieure»);
5. le support (le message) doit s'effacer au maximum;
6. le geste producteur du message (le style) doit s'effacer au maximum;
7. mon lecteur doit croire à la vérité de mon information sur le monde; etc." (Hamon qui souligne, 1973, 422).
Le terme réalisme appliqué à la Pretieuse revient aussi sous la plume de Hourcade (1989, 171) mais prudemment entouré de guillemets de protestation.

12. Je n'ai pas réussi à consulter le texte de d'Aubignac, dont il ne semble pas exister d'édition moderne mais René Bray nous en donne un aperçu: "D'Aubignac s'amuse à décrire, [...] l'arsenal des mondains : fer à friser, poudre de senteur, miroirs, masques, rubans, évantails, bracelets de cheveux, peignes de poche, bijoux, essences opiates, gommes, pommades, tout un bric-à-brac encombre la toilette de la coquette." (1960, 142)

13. le Roman comique, ch.IX, 559 et citée, entre autres, par Adam (Histoire II, 145) et Lever (1981, 125).

14. Hodgson comprend parmi les romans conventionnels les romans héroïques, les romans d'aventure et les romans sentimentaux, tels l'Astrée d'Honoré d'Urfé ou le Polexandre de Gomberville. Ces romans partagent une série de traits communs. Les héros sont toujours des êtres exceptionnels qui voyagent beaucoup et qui finissent par acquérir ce qu'ils recherchent. Au niveau de la structure, ces romans très longs comportent un début in medias res, de nombreux récits intercalés très peu liés à l'intrigue principale, une intrigue invraisemblable organisée principalement autour d'une quête et contenant de nombreux topoï tels les enlèvements, les naufrages, les rencontres par hasard, et ainsi de suite.

15. Genette propose une définition semblable à celle de Hodgson lors de son analyse de trois romans, Don Quichotte, le Berger extravagant et le Roman comique (1982, 168-171) mais critique le terme comme étant à la fois trop précis et trop vague. Il élargit légèrement la portée de la définition de Hodgson pour insister davantage sur la parodie d'un genre plutôt que d'un texte: "L'antiroman est donc une pratique hypertextuelle complexe, qui s'apparente par certains de ses traits à la parodie, mais que sa référence textuelle toujours multiple et générique (le roman de chevalerie, le roman pastoral en général, même si cette référence diffuse se condense autour d'un texte eidétique comme Amadis ou l'Astrée) empêche de définir comme une transformation de texte. Son hypotexte est en fait un hypogenre." (170-171)

16. Dans la bibliographie de Williams (1964, 329-331) le mot Roman commence le titre de 6 textes entre 1650 et 1667 contre 5 entre 1600 et 1620 (où le terme paraît plutôt générique?) et 10 entre 1621 et 1637 tandis que le mot plus neutre histoire semble avoir connu un plus grand succès.

17. Le Dictionnaire de Furetière ne nous instruit pas particulièrement à ce propos mais le Larousse Universel du XIXe siècle donne comme acception du mot "original, bizarre, singulier", et cite des exemples du XVIIe siècle.

18. Serroy commente dans le même sens le titre du Roman comique: "La force même du titre, cette puissance toute particulière qu'il a sur l'esprit du lecteur qui le découvre, tient, plus encore qu'à la richesse de l'épithète, à la mise côte à côte, volontairement surprenante, de deux mots qui sembleraient devoir s'exclure: «roman» et «comique»." (1981, 519)

19. Serroy précise un peu plus loin: "Il y a là une conception du roman particulièrement dynamique, qui engage les futurs romanciers à s'interroger sur la nature exacte du romanesque, et à chercher leur chemin dans cette voie étroite que Scarron découvre comme étant celle du roman: cette voie qui consiste à concilier les libertés de la fiction et les contraintes de la réalité." (1981, 521)

20. Romanowski: "Se situant nettement par rapport à d'autres textes fictifs, ce roman est à prendre aussi comme l'une des tentatives au dix-septième siècle de créer un roman autre que les romans guerriers ou historiques. En prenant le contre-pied de ces textes, la Pretieuse se situe aussi comme texte littéraire, et mérite d'être inclus à ce titre dans une étude du genre romanesque au dix-septième siècle." (1977, 471) Il me semble évident que le Roman comique et le Roman bourgeois se classent parmi ces romans non guerriers et non historiques auxquels pense Romanowski.

21. Cet endroit stratégique en tête de volume programme la lecture du reste de l'oeuvre.

"Antiquité [...] Mais ie suis certain que la premiere partie d'vne Pretieuse, est l'esprit, & que pour porter ce Nom, il est absolument necessaire qu'vne personne en ait, ou affecte de paroistre d'en auoir, ou du moins qu'elle soit persuadée qu'elle en a. [...] Ie sçay bien que l'on me demandera si toutes les femmes d'esprit sont Pretieuses? Ie réponds que non, et que ce sont seulement celles qui se meslent d'écrire, ou de corriger ce que les autres escriuent, celles qui font leur principal de la lecture des Romans, et sur tout celles qui inuentent des façons de parler bizarres par leur nouueauté, & extraordinaires dans leurs significations." (Tome I, 5-7)

"Moeurs - Les moeurs de celles qui affectent de passer pour Pretieuses, sont duplicité, grimace, fausse affectation de bonté." (T.II, 3)

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mise à jour le 25 août 2001